Genre et masculinité : l’expression du masculin dans la société moderne

En 2023, 58 % des hommes âgés de 18 à 35 ans interrogés par l’Ifop considèrent que les attentes sociales à leur égard sont contradictoires, oscillant entre exigences d’émancipation et injonctions à la virilité. Le droit français n’emploie pas le mot “masculinité” dans ses textes fondamentaux, alors que la notion de “genre” s’est imposée dans le champ universitaire depuis près de trente ans. Les politiques de lutte contre les stéréotypes produisent des effets ambivalents, à la fois libérateurs et source de confusion identitaire pour une partie de la population masculine.

La masculinité à l’épreuve de la postmodernité : quelles mutations observons-nous ?

Ce qui se joue aujourd’hui autour du masculin dépasse largement l’anecdote ou le simple changement d’époque. Sur le terrain, en chiffres et dans la réalité vécue, le concept de masculinité éclate : il n’impose plus une direction unique, il se discute, s’adapte, se conteste. Raewyn Connell, sociologue australienne, a bien mis en lumière comment cette fameuse masculinité hégémonique, autrefois intangible, vacille désormais sous l’influence des nouveaux équilibres sociaux. Ce n’est plus une crise de façade : la crise de la masculinité révèle des heurts entre traditions et aspirations inédites.

Le modèle de l’homme masculin classique se délite en France, notamment dans une jeunesse qui bouscule tout ce qui touchait au genre masculin. Les enquêtes de l’Ifop illustrent le malaise : près de 60 % des hommes sondés affirment ressentir une fracture, ballotés entre l’ancien et l’inconnu. L’évidence du genre s’estompe, les modèles se diversifient, d’autres masculinités émergent, auparavant presque inaudibles.

Pour mieux cerner cette mutation, on peut pointer plusieurs dynamiques à l’œuvre :

  • Évolution lente mais réelle des modèles familiaux et professionnels
  • Réinterprétation de la place de la virilité et des rapports de pouvoir
  • Débat public de plus en plus critique autour de la crise masculinité

L’Hexagone n’est pas isolé : ce mouvement de recomposition touche partout, secoue les repères du genre masculin à l’échelle internationale. Les masculinités nouvelles remettent en jeu le pouvoir, la hiérarchie, interrogent le rôle des hommes dans la société. Il ne s’agit pas d’une discussion théorique : ces questions infusent la façon dont on s’habille, on parle, on rêve ou on se définit, jusque dans les conversations les plus quotidiennes.

Entre normes héritées et nouvelles attentes sociales : le masculin en tension

Être un homme aujourd’hui, c’est avancer entre des ruines et des chantiers. Les anciennes normes sociales ont la peau dure, mais leur surface craquelle partout. Dans la sphère familiale, au travail, dans l’espace public, les rôles de genre continuent parfois d’imposer leur cadre, même s’ils sont minés de l’intérieur. L’idée d’une domination masculine qui irait de soi s’effrite, comme l’a montré Pierre Bourdieu ; les jeunes remettent sur la table la relation au patriarcat, cherchent à écrire de nouveaux scénarios pour vivre leur masculinité.

La socialisation des garçons demeure traversée de codes traditionnels, mais les lignes bougent. Certaines attentes, comme cacher ses émotions ou maintenir une agressivité ostentatoire, perdent de leur poids au fil du temps. Aujourd’hui, refuser la compétition ou exprimer des failles ne suffit plus à vous faire exclure du cercle masculin, les repères s’ajustent en continu.

On identifie clairement, dans la société française, quelques indices concrets de ce repositionnement :

  • La prise de distance progressive vis-à-vis de la violence vue jadis comme démonstration de virilité
  • Une valorisation plus assumée du dialogue, de l’écoute et de l’ouverture
  • La montée en visibilité de figures masculines non conventionnelles sur la scène publique

L’analyse binaire hommes-femmes ne suffit plus. Les représentations, les usages et les débats autour de la masculinité s’enrichissent, dévoilant une nouvelle cartographie, tendue mais pleine de possibles. Remise en cause des stéréotypes de genre, montée des revendications pour davantage d’égalité, interrogations sur le statut même de l’homme : la société tâtonne, mais n’avance plus à l’aveugle.

Comment les représentations médiatiques et culturelles redéfinissent-elles le masculin ?

Dans les médias et la culture populaire, l’évolution est manifeste. Les séries et le cinéma laissent derrière eux le héros invincible pour explorer des hommes vulnérables, hésitants, complexes. Côté mode, la mode masculine brise les carcans : du costume sage à l’originalité assumée, les frontières de l’expression individuelle s’effacent lentement. Les magazines scrutent, décryptent, racontent de nouvelles relations à l’apparence, tandis que la notion de genre devient un terrain mouvant.

La presse, quant à elle, ne se contente plus de rapporter. Elle s’empare des débats sur l’usage du langage, questionne l’écriture inclusive, traite de l’évolution du masculin jusque dans les choix des mots, dans la manière même de raconter l’actualité. Essais, enquêtes, dossiers dévoilent la rapidité avec laquelle les images de l’homme et du masculin se transforment. Dans cette dynamique, médias et créateurs jouent un rôle moteur, accélérant la diffusion de modèles variés, et invitant chacun à se réapproprier la question de l’identité de genre.

Ce mouvement se vérifie à travers plusieurs évolutions nettement perceptibles :

  • Plus grande diversité des figures masculines dans la publicité
  • Visibilité accrue des questions de genre dans les campagnes d’information ou de prévention
  • Essor de témoignages différents sur les réseaux sociaux et dans la production culturelle

La création artistique s’est emparée du sujet, donnant à voir des masculinités multiples. Des écrivains, réalisateurs, plasticiens racontent ces quêtes, exposent la complexité d’être un homme, détricotent le mythe d’une masculinité monolithique. En librairie, il devient difficile d’ignorer la production récente sur les rapports entre expression de genre et société. Les frontières qui séparaient hier les genres se brouillent, et la discussion sur le masculin ne cesse de gagner du terrain.

Père jouant avec son fils dans un salon chaleureux

Vers une pluralité des masculinités : pistes de réflexion pour comprendre les évolutions contemporaines

Réduire la masculinité à un seul modèle n’a plus de validité. Raewyn Connell a profondément renouvelé notre façon de penser ces questions avec la notion de masculinité hégémonique : il existe aujourd’hui des masculinités plurielles, parfois en conflit, souvent réinventées. Judith Butler, à travers ses travaux sur la performativité du genre, a montré qu’exprimer son identité masculine, à l’instar de toute posture de genre, se joue, se questionne, se remet en scène à chaque instant.

Pour mesurer la diversité de ces expériences masculines, plusieurs axes s’imposent :

  • Prendre en compte la dimension intersectionnelle : le vécu masculin n’a rien d’uniforme et dépend en partie du milieu social d’origine, de l’âge, de l’orientation sexuelle ou de l’appartenance à une minorité visible
  • Explorer la richesse des recherches contemporaines, notamment les men studies ou les études de genre en France, qui démontrent à quel point la catégorie “masculin” résiste aux généralisations réductrices

Pierre Bourdieu a disséqué les ressorts de la domination masculine et ce qu’ils engendrent dans la société. Aujourd’hui, grâce à d’autres voix et à la montée en puissance de mouvements sociaux, ce modèle unique est battu en brèche : les masculinités dites « minoritaires », « racisées » ou « queer » entrent dans la lumière. On ne parle plus simplement d’un concept académique mais d’une transformation qui irrigue aussi bien les comportements individuels que les discussions de groupe ou les manifestations publiques.

Difficile désormais de remettre la masculinité dans une boîte bien fermée. Les repères traditionnels s’effacent, même dans des milieux très attachés à leur transmission. Observer la masculinité à l’aune de l’intersectionnalité, c’est accepter sa complexité, noter ses ruptures, ses hybridations, ses tentatives permanentes de recomposition. Le masculin du XXIe siècle est un laboratoire à ciel ouvert. Ce qui hier paraissait coulé dans le béton bouge, cherche, expérimente, et rien n’indique que ce mouvement va ralentir.